Mon travail sur "La menace, composante tactique de l'affrontement" figure dans le dossier "Seme" du magazine "Yashima" (N°13, octobre), actuellement en kiosque. Je l'ai entièrement basé sur une présentation de la garde Tengu (Tengu-no-kamae), de son sens, de ses évolutions possibles dans la forme comme dans l'esprit, en fonction des réalités changeantes face au danger. Je suis moyennement satisfait de la présentation, dans la mesure où une photo importante ainsi que les annotations finales ne figurent pas. Mais cela reste une bonne opportunité pour ancrer fortement auprès d’un nouveau public le concept des spécificités du Tengu-ryu Karatedo.

R. Habersetzer        


 
 

La menace, composante tactique dans un contexte d’affrontement

 

J’aimerais introduire cette réflexion en donnant clairement le contour de mon propos. Celui-ci concerne le terme japonais « Seme », dans le sens de « menace », très présent dans les arts du sabre, mais pas seulement. Et je compte l’illustrer à partir d’une pratique de 62 années à ce jour, comme d’une expérimentation, dans le domaine de « la main vide » (Kara-Te). Etant posé au départ que cette pratique n’a jamais été orientée que dans une direction strictement martiale. Les conclusions que je souhaite partager ici reposent à la fois sur une longue pratique classique du Karatedo (essentiellement sous l’approche du Shotokan, et ce pendant une bonne trentaine d’années) et sur des adaptations des techniques traditionnelles qui m’ont parues nécessaires avec le temps, et évidentes pour être utilisables dans le monde dit réel. Il s’agit d’une orientation qui, sans renier ses racines japonaises, a donné naissance à un style de combat, ou de refus de combat, que j’ai nommé « Tengu-ryu Karatedo ». C’est avec ce regard pragmatique que j’aborde la problématique de « Seme », menace émise par une ou plusieurs personnes, et visant physiquement une autre.

 

Définition du cadre d’une analyse

Il faut toujours interpréter une menace comme l’annonce d’un danger réel et proche, imminent, avec transformation possible en violence de contact. Il peut y avoir ou non un délai avant mise en œuvre. Sa détection et son appréciation correcte dans l’échelle de violence possible doivent intervenir très rapidement. Simple tentative de provocation ? Injures ? Menace crédible à priori ? A quelle distance ? Quel espace disponible pour faire mouvement ? Un seul adversaire ? Armé ? Dangerosité de l’arme ? Menaces plurielles,  déjà déclarées ou encore possibles ? Y a-t-il du temps pour y répondre sans avoir à combattre ? Menace-piège, pour détourner l’attention et entraîner une vision « tunnel » (bloquée sur le danger, ce qui est inévitable lorsque qu’une arme vient dans le champ de vision) alors qu’une vision « périphérique » (balayage visuel autour de soi) alerterait sur le vrai danger venant simultanément d’ailleurs ? Autant de questions submergeant l’esprit en un « flash » fulgurant, sur fond de mise en alerte de tous les moyens physiques et mentaux disponibles.  Il ne faut jamais prendre une menace à la légère, ne jamais sous-estimer le dérapage possible (la transformation en attaque effective). Etre menacé est le début d’un face à face qu’il faut toujours considérer comme dangereux. Il faut donc, instantanément, « analyser » avant de « décider » de la forme de réponse à donner.

 

Se tenir à une démarche fondamentalement martiale

La vraie problématique de menace n’a rien à voir avec celle qui est suggérée dans un certain nombre d’échanges en Dojo, certes esthétiques mais où les attaques sont le plus souvent tellement stupidement portées qu’on n’a rien à craindre d’elles. Ecartons d’emblée l’idée d’un type de pratique prenant souvent l’aspect d’un jeu de rôle. Car dans la vraie vie il peut être question de vie et de mort. Rappeler en ces termes le véritable enjeu est essentiel, sauf à ne vouloir en rester qu’au contenu qui est aujourd’hui trop souvent donné au « martial » dans un cadre classique, où la perception en reste souvent à une routine anesthésiante et dangereuse. Il faut franchir le cadre, avec ses limites évidentes, d’une pratique d’art martial uniquement « traditionnel » comme d’une pratique d’un sport « d’origine martiale ». Il s’agit d’une réalité à laquelle il faut être prêt à faire face dans le quotidien. S’en tenir à une réelle démarche martiale n’est certes pas une option évidente à comprendre et à vivre dans le cadre normal des formes de relations humaines. Pratiquer dans une nouvelle épaisseur pragmatique d’art resté « martial », car revisité en fonction des changements sociétaux de ces 50 dernières années, en particulier au vu des nouvelles réalités d’une violence qui se développe rapidement, est pourtant un choix qui a du sens (ce qui touche au vécu intérieur que propose depuis toujours l’art traditionnel n’étant en rien affecté par ce souci de pragmatisme).

 

Les formes de menaces

La menace apparaît comme un danger matérialisé, soudain focalisé sur vous, dont la perception peut être auditive (provocation, injures, bruit, ton qui monte, etc.), visuelle (gesticulation orientée et inamicale) ou physique (bousculade, saisie annonçant une action plus « appuyée » et imminente). Ce danger peut brutalement faire irruption dans votre champ de perception à partir d’une violence accidentelle  (suite au dérapage d’une situation tangente) ou à partir d’une violence déjà intentionnelle (agression planifiée). Cette dernière est la plus dangereuse. Il est important, vital même, de ne pas confondre...

•  La première forme de menace fait partie d’un rituel d’affrontement, où l’évolution en contact effectif reste différée. Annoncée à distance, elle peut certes évoluer très vite, mais il vous reste une marge de manœuvre. En fait, cette menace qui n’a pas encore pris de contours précis peut être assez longtemps contournée. Elle peut certes toujours déboucher sur une agression physique caractérisée mais elle peut aussi, pour peu que l’on sache gérer ce type  de  situation, retomber aussi vite. Et rien ne va alors se passer, qui justifierait l’intervention d’une autre forme de violence, conçue en riposte. Il faut du sang froid, de la maîtrise de sa propre appréhension (ou de sa trop forte confiance en soi…) à mesure qu’augmente le stress et de toutes les réactions prématurées qui peuvent échapper sous la soudaine pression du danger, susceptibles de faire basculer négativement une situation jusque-là seulement critique. Il faut répondre calmement, non réagir par réflexe. Il faut absolument contrôler l’inévitable poussée émotionnelle, jauger la capacité d’intimidation et de raisonnement, que l’on peut mettre entre soi et un adversaire déjà décidé ou encore « flottant », sans se surestimer ni sous-estimer la situation. Avoir l’attitude « juste », n’en faire ni trop ni trop peu. Rester extrêmement vigilant, souple dans la tête comme dans le corps. Tout faire, jusqu’à l’extrême limite, pour qu’on en reste là.

•  La seconde forme de menace, cherchant très vite à conclure, est bien plus dangereuse, car, réellement décidée dans sa finalité, elle ne va pas être facile à détourner. Captée dans un espace plus réduit, le délai dont on dispose pour répondre de façon adéquate (intelligente, proportionnelle, efficace) à une agression de toute évidence en approche peut devenir extrêmement court. Le stade de non-retour est tout proche. Il y a « pression de temps ». La maîtrise de la situation devient autrement plus complexe : il s’agit ici de composer très vite avec l’évolution de la menace, c’est à dire se préparer à un contact physique, dans lequel il ne faut pas se jeter aveuglément, dominé par ses réflexes.

J’écarte de la présente problématique la forme de menace la plus violente, qui est en fait une attaque déjà en cours, venue trop près, visant de toute évidence notre intégrité physique. Aucun autre choix possible que d’engager directement et de manière « explosive » la réponse à ce qui est devenu une agression caractérisée. C’est un autre sujet.

 

Subir une menace
 

Le problème est que dans le cadre d’une pratique classique on perd rapidement la conscience du véritable enjeu du geste pratiqué, qui n’a rien à voir avec un jeu (même violent, mais convenu). Dans la réalité, et l’urgence, l’habitude d’une routine émoussant rapidement ce que l’on pourrait appeler le « tranchant guerrier » oblige à reconsidérer en une fraction de seconde décisive tous les éléments appris (techniques et mentaux). Contrairement à ce que l’on peut penser, rien n’est alors moins évident, d’autant plus que l’irruption du problème se fait dans le stress, perturbant le processus émotionnel et physique, aboutissant à des altérations de  comportement. Face au véritable danger, annoncé ou non par une menace, une pratique peu ou mal préparée à cette éventualité débouche invariablement sur l’inefficacité et la catastrophe.

Dès que l’on se trouve interpellé par une menace, trois démarches mentales doivent se déclencher : une alerte aiguë modulée selon un « code des couleurs », une brutale prise de conscience du « périmètre de protection », et la présence à l’esprit que rien n’est encore inévitable.  

1) Le « code des couleurs ». C’est une échelle d’alerte dans la vigilance, c'est-à-dire un concept qui commence avec la sensation diffuse d’un danger possible, qui peut évoluer très rapidement vers une disposition mentale nécessaire à l’engagement total si nécessaire, pour finir avec la certitude de la disparition définitive de ce danger. Ce concept permet de moduler ses facultés de réponse face au danger, avec des seuils successifs en fonction de la réalité de ce danger et du degré d’importance de la menace. On peut ainsi définir quatre niveaux de préparation mentale au combat, dont les deux derniers nous concernent directement ici (Le concept vient de l'Américain Jeff Cooper, 1920-2006, qui l’imagina pour les techniques de tir.) :

•  Ainsi, après le stade blanc (état d’inattention totale), puis le stade jaune (état d’attention minimale, relaxe) vient le stage orange (alerte focalisée), lorsque l’on a soudain l’impression que quelque chose peut, ou va, arriver. On perçoit des signaux de danger (une attitude encore purement intuitive qui envahit l’esprit dans certaines situations de temps ou de lieux). L’attention est « activée », avec cette concentration qui cherche le danger potentiel, encore imprécis. L’instinct commande d’être « sur ses gardes ». Le coeur bat un peu plus vite, la pression sanguine commence à monter. Une surprise totale n’est déjà plus possible. Mais cela ne reste encore qu’une impression..., on peut se tromper et « redescendre », avec soulagement, au stade « jaune » lorsque, contrairement à l’attente, rien ne se passe.

•  Le stade rouge est l’état de conscience d’un danger réel et imminent : on « passe au rouge » lorsqu’il prend précisément forme, qu’il est désormais localisé. La menace, et la contre-mesure à envisager, ne sont plus du domaine du possible mais de celui du probable. Même si la confrontation, par chance, n’en reste qu’au stade verbal (mais avec un danger en approche, ou qui est déjà dangereusement près), la concentration doit maintenant être extrêmement pointue. Ne pas oublier que l’attaque inopinée, brutale et ciblée, est en général plus rapide que la réaction de défense. Tout peut s’accélérer très vite. L’adrénaline se rue dans les artères. A ce stade, le « combat » existe déjà dans votre tête mais le corps peut encore rester parfaitement immobile. Le passage à l’acte ne peut plus s’envisager que sur un temps de réaction extrêmement bref. C’est le Ha-kei japonais, l’explosion quasi animale d’une énergie accumulée. Tout se joue en quelques fractions de secondes. Vous êtes  prêt à engager à fond. Bien entendu, vous pouvez encore tout arrêter, rompre le contact, redescendre en « orange ». Il faut, une fois la décision prise, exploser dans l’action, au tout dernier moment, mais totalement, sans flottement ni physique ni mental, et jusqu’au bout, c’est à dire jusqu’au contrôle final de la situation, en maintenant la pression, avec cohérence, et juste ce qu’il faut de force pour rester certain de son efficacité. A noter que cette focalisation extrêmement pointue de l’attention provoque instinctivement une « vision tunnel » sous l’effet du stress, c'est-à-dire une vue bloquée sur la menace (ce qui est un autre danger en soi, la menace localisée pouvant n’être qu’une habile diversion). La montée en puissance à ce niveau d’alerte rouge devrait par conséquent être assortie d’une rapide « vision périphérique » (balayage visuel autour de soi). Rien n’est moins évident…

Le code des couleurs est un élément de maîtrise de soi, donc de sécurité. La vigilance qu’il requiert dans son application correcte, peut également éviter une crise par effet dissuasif (votre comportement, contrôlé, peut suffire à désamorcer le danger potentiel). Il exige un niveau de compréhension (plan intellectuel) et de perception (plan sensoriel) qui nécessite certes un entraînement particulier et des efforts constants. Mais c’est peut-être le prix de votre survie…

2) Prise de conscience aiguë de votre « périmètre de sécurité ». Il s’agit d’une notion élastique, mais fondamentale, qu’il faut percevoir en fonction de sa position dans un espace que l’on sent plus ou moins « chargé » de danger potentiel. Ce périmètre doit être perçu comme trois « boucliers » circulaires, ou « anneaux » concentriques, dont on occuperait le centre :

•   une zone « vitale » (à courte distance, Chika-ma) : à moins de 2 mètres de soi, un espace où ont lieu plus de 80% des confrontations, et où le délai de réaction encore possible est extrêmement court.

•   une zone « de protection rapprochée » (à moyenne distance, Ma-ai) : entre 2 et 5 mètres de soi, zone où tout peut encore dégénérer très vite et où une vigilance absolue est nécessaire (un agresseur armé d'un couteau franchit cette distance en une seconde et même moins s'il est très déterminé !). Il faut avoir conscience de la flexibilité de ces espaces restreints, en fonction des perceptions de la distance (Ma-ai) et du rythme (Hyoshi) imposé par le type de menace subie. Il faut être prêt à défendre à tout prix ces deux remparts de sécurité. Ou être certain de pouvoir s’éloigner très vite du danger…

•   au-delà s’ouvre l’espace de « contact social » (à grande distance, To-ma) : la perspective d’un danger y est suffisamment différée pour que la vigilance puisse être moins pointue, et que subsistent de réelles chances de désamorçage d’une confrontation possible ou même déjà annoncée.  

3) La gestion d’un mouvement d’escalade et désescalade de la capacité d’attention comme de la volonté de réaction (qui n’a rien à voir avec le débordement de la poussée émotionnelle) conditionne la qualité de votre comportement et assure le contrôle du geste en vous protégeant de l’effet désastreux d’un réflexe primaire, disproportionné avec la réalité de la menace, totalement irresponsable, qui pourrait être déclenché sous l’effet d’une totale surprise. Il faudrait aussi pouvoir retourner au calme dès que l’opportunité se présente, en une « désescalade mentale » progressive, après vérification et éventuellement contrôle de la situation, aussi naturellement que l’on était « monté en puissance ».

 

Répondre à une menace
 

Une gestion intelligente : les réponses du Tengu-ryu…

 

La pression psychologique provoquée par l’annonce de la menace est intense avant même l’expression physique qui peut suivre. Il faut cependant reprendre le contrôle de la situation en l’accompagnant d’un  bout à l’autre d’un « suivi mental » (capter, anticiper, accompagner, contrôler). Il faut rester jusque dans le feu de l’action qui peut suivre capable de jauger la réalité de la pérennité et de l’ampleur de la ou des menaces résiduelles, au cours d’un scénario en perpétuelle  évolution. Dans une telle optique, ma prise de conscience de l’inadéquation de nombreuses techniques des arts martiaux classiques a abouti au concept que j’ai appelé « Tengu », un prolongement logique et honnête de ma démarche Budo. Cette optique intègre des acquis classiques et des concepts de notre temps. Elle se nourrit de l’ancien, dans son fond, mais est  pionnière dans sa forme.

J’ai résumé la colonne vertébrale du Tengu-ryu ©, en une formule : « Ne pas se battre, ne pas subir ». « Ne pas se battre » est le rappel d’une « attitude » morale, initiale. C’est Shisei. Cette disponibilité totale en vue d’une action imminente, est à maintenir jusqu’au bout du possible. « Ne pas subir » sous-entend une réelle capacité mentale et physique qui peut et doit s’interposer lorsque cette limite est dépassée. Mais dans un « comportement » qui se veut « juste ». C’est Seiki. Car respecter la vie, même lorsque la confrontation avec la violence ne peut plus être contournée, reste ici aussi un souci primordial.

Le principe d’action se traduit techniquement par l’adoption d’une garde évolutive (qui n’a rien à voir avec une garde de karaté classique, qui pourrait être interprétée comme une acceptation du combat : le signal le plus dangereux qui soit, pouvant déclencher définitivement les hostilités). Le positionnement des mains dans la  garde Tengu-no-kamae  exprime une attitude intérieure différente : le souci (et la proposition) d'un comportement contrôlé. Dans ses deux variantes, cette « signature » propre au Tengu-ryu est à la fois « garde » (protection de soi-même) et « mise en garde » (à destination de la menace). L'illustration même de ce « ne pas se battre, ne pas subir » qui est au cœur de la volonté éducative du Ryu. Elle s’accompagne instantanément et tant que possible d’une prise de distance avec sortie de l’axe primaire de danger (car il ne s’agit pas forcément d’une perspective d’affrontement en ligne, comme dans une configuration sportive).

Le geste de dissuasion passive

C’est le premier degré de réponse, dans le cas d’un premier type de menace, avec une garde exprimant le « Ne pas se battre », tant que l'on peut encore envisager une désescalade de la crise menaçante (cas de figure idéal), et que la distance est encore sous contrôle. Le passage à l’acte n’est pas encore inéluctable. Ne pas se laisser aller à répondre à la provocation. On en reste à un geste d’apaisement. Mais même effectué avec calme, celui-ci doit être crédible : la détermination dans l’intention est déjà là. Comptant sur ce délai, c’est un message visuel de dissuasion passive, une attitude essentiellement défensive étudiée pour un engagement annoncé à mi-distance (Ma). Vous pouvez encore « lire » l’adversaire, le dissuader, décider de ne pas avoir recours à vos capacités de riposte. Mais vous restez prêt à évoluer rapidement en cas de nécessité (conservez une réserve de « montée en puissance » mais sans en avoir l’air, afin que l’attitude adoptée ne soit pas perçue comme une provocation qui ferait office de déclencheur). Il faut faire appel à la pratique des stratégies verbales (le « Judo verbal », aussi bien dans la teneur que dans le ton du discours : des mots pour désamorcer, esquiver, calmer, et ne pas laisser la violence de l’autre avoir prise sur soi) comme des stratégies visuelles (gestes apaisants, mains ouvertes en conciliation et non poings serrés en défi, pas de menace de riposte avec arme), tout ce qui permet d’en rester à un face à face pouvant encore désamorcer l’escalade de la violence. La main « forte » (ou principale : la droite pour un droitier) est ouverte de face en Teisho. Elle dissuade. La main « faible » venant en ferme appui, coudes serrés dans la ligne médiane du corps, avec son « sabre » (Shuto) tourné vers la menace, protège tout en étant prête à toute forme de riposte. Il faut encore en rester à un « profil bas », mais en code « orange » (apparent), « rouge » (intérieur).  

Le geste de dissuasion active 

C’est le second degré de réponse, dans le cas d’un second type de menace, avec une garde exprimant le « Ne pas subir ». La tension devient extrême (menace plus ferme, plus précise, sentiment d’un contact imminent, distance rapidement en cours de raccourcissement depuis le début de la menace, apparition de menaces plurielles). Ce degré d’imminence du contact à l’intérieur de ma zone vitale exige une concentration aiguë, ne laisse place à aucune approximation. Tout en choisissant de réajuster tant que possible une distance de sécurité, le message visuel que j’interpose appelle encore à une dissuasion mais il est déjà plus engagé, plus vif, à l’extrême limite d’une action en réactivité (Go-no-sen), voire en anticipation (Sen-no-sen). On en est à l’ultime écran de protection. Techniquement, les poignets et les coudes restent serrés, mais la main forte est fermée en Tate-ken pour exprimer une mise en garde, en miroir à la menace. Cette seconde disposition des mains illustre le passage du sentiment de Ki-haku (« extension de l’énergie interne») à celui, plus pointu, de Ki-seme (menace par le Ki »), avec le sens de « projection » ciblée de cette énergie interne vers l’adversaire pour le déstabiliser dans son intention, voire le faire reculer. Elle exprime l’état d’esprit  « de décision » (affirmation de la volonté inébranlable de vaincre), dès avant même l’engagement physique, qui peut encore suffire à empêcher l’attaque adverse de se déclencher. Code mental « rouge ». Ce « message » ne doit présenter aucune faille. Mais, jusqu’au bout, on cherche encore à décourager de passer à l’acte. En fait, on vise le combat idéal dans l’idée martiale, celui qui ne peut avoir lieu : Muto-dori. Cette nouvelle configuration de la garde Tengu-no-kamae, où une main devient poing, est utilisée en deux circonstances précises :

•  Jusqu’à la prise de décision d’engager soi-même. Lorsque la pression de la menace est devenue trop forte, et que je décide d’y mettre fin, puisqu’il y a tout lieu de penser que toute désescalade est devenue impossible, ainsi que tout abandon sans risque du terrain. L’initiative passe dans mon camp. Je passe dans une phase de « défense (potentiellement) agressive », avec cet ultime message visuel de « renvoi de la menace ».

•  Lors du contrôle final de la menace : la sortie conflictuelle est la dernière étape de la gestion des menaces. Il faut garder la maîtrise de la situation. D’abord, bien vérifier que la menace a cessé d’exister avec l’acuité qui vous avait forcé à y faire physiquement face, ou si elle peut renaître d’une situation imprévue, ou si vous avez le contrôle de la situation. Il faut rester vigilant, très concentré, « collé » à la menace résiduelle, toujours prêt à suivre d’une nouvelle technique de soumission. Mais aussi respirer, reprendre son souffle, calmer le rythme cardiaque, s’écarter pour reprendre une distance de sécurité. Cette menace à partir d’une position debout et stable doit encore s'exercer sous mobilisation mentale encore totale. Code toujours en « rouge », avec possibilité de reprise de réactivité instantanée, (avec la sensation aiguë que l'on aurait avec un doigt posé sur une détente d'arme à feu), toujours prêt à revenir dans l'instant en engagement complémentaire. Mais dès l’instant où la menace est déjouée, il faut réajuster votre comportement à la situation nouvelle : peut-être que l’agresseur, découragé, ou son coup manqué, donne des signes d’abandon ou, à l’opposé, peut-être que l’attaque initiale s’est soudain compliquée avec l’apparition inopinée d’un couteau ? De l’aide imprévue d’un comparse ? Répondre,  pratiquer « l’esprit juste », c’est réactualiser sans cesse la situation, détecter la hiérarchie et l’acuité des dangers résiduels, réadapter les éléments de riposte disponibles : est-il encore nécessaire de poursuivre ? faut-il encore frapper ? suffit-il désormais de contrôler ? peut-on relâcher la « pression », ou au contraire l’engagement à ce stade n’a-t-il pas encore eu d’effet dissuasif suffisant ? S’il s’avère vraiment que la situation est revenue sous contrôle, toujours terminer sur une vision périphérique avant de se retirer complètement du terrain.  

Le message de dissuasion active est toujours accompagné de la capacité de « retenue mentale »

Entre le temps de l'absolue nécessité d'extrême rapidité dans la mobilisation de l'énergie en réponse à une situation de danger, et celui du déclenchement brutal de cette énergie de riposte pour un engagement « explosif » dans un acte définitif, se situe une intervention mentale ferme et responsable. Il s’agit d’un bref instant de « retenue mentale » (à la charnière de la volonté d'engagement). L’image est celle de l’état de tension extrême de la corde d'une arbalète lorsqu’elle est enclenchée dans la petite pièce appelée « noix » et reliée à une gâchette extrêmement sensible (Sun-Tzu écrit : « Le potentiel d’un expert dans l’art militaire est celui d’une arbalète bandée au maximum, son temps d’action est celui du déclenchement du mécanisme… »). La difficulté est d’arriver très vite à ce point de rupture (réactivité animale), mais sans le dépasser sous l'effet de la hâte due au stress, pour « tenir » ce fragile équilibre jusqu’au temps de l'ultime décision (contrôle humain). La force de tension de ce « mécanisme » mental doit pouvoir instantanément appuyer la décision prise.

Soumis à une menace, lorsque l’option fuite ne peut, ou ne veut pas, être retenue, il faut instantanément apprécier le degré de danger et être prêt à s’adapter à la situation dans laquelle les paramètres espace-temps et vitesse de la montée en puissance disponible seront décisifs. Un Kamae préalable doit être évolutif, tout comme le niveau de la menace et le degré d’attention, volontaire ou obligé, qu’on lui porte. Une réponse figée, conventionnelle, dans l’intention comme dans l’attitude, écarte d’une efficacité de terrain. Face à une menace réelle, on se trouve confronté à une équation qui n’est jamais simple à résoudre. Il faut donc y penser à temps et faire des choix avant qu’il n’y ait nécessité. Tout Budoka doit clairement définir sa philosophie de l’action avant qu’il ne soit réellement confronté à une situation de crise. Il est impératif que la riposte qu’il décide de déclencher reste bien toujours adaptée au danger réellement présenté par l’agression et ne devienne pas acharnement inutile et disproportionné. Ceci n’est pas seulement exigé par la Loi, mais est également conforme à une éthique du combat qui reste le propre de « l’Homme de la Voie » même face aux défis de ce siècle.

Roland Habersetzer, Soke Tengu-no-michi

 

 

 « Le brave impétueux trouve la mort. Le brave circonspect reste en vie ».

(Lao-Tzu, 570-490 av.J.C.)

 

 

 
Tengu-no-kamae, une garde circonstanciée exprimant une attitude intérieure : d’abord la tentative de dissuasion (« ne pas se battre »). Ensuite, s’il y a montée en pression, suit le message de mise en garde (« ne pas subir »).

 

 

Suivre l’adversaire au sol est un exercice de style pour le Dojo mais qui peut rapidement valoir une défaite cuisante dans un combat de survie : de nos jours, dans le monde réel, la menace et sa concrétisation sont très souvent plurielles. Il faut maintenir le contrôle sur une menace écartée mais sans plus se focaliser sur elle, ni debout, encore moins au sol, et reprendre aussitôt une vision périphérique pour capter à temps d’autres directions de menaces / attaques (photos Denis Boulanger).

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