Sayonara …et merci !    

     A l’adresse de tous ceux et de toutes celles dont j’ai un jour pu croiser la route dans tant de dojos, ici ou là, lors de mes cours réguliers, ou en stages, ou encore par l’intermédiaire de mes écrits, pour prendre congé après 64 années de cheminement actif et passionné, et largement partagé, sur la route martiale…

          Mes deux derniers articles parus quasi simultanément dans les magazines « Yashima » (N° 13) et « Self & Dragon » (N° 13, aussi…), en fin d’année 2021, marquent un point final à mon activité éditoriale après plus de 50 ans (certains de mes ouvrages sont toujours en vente sur des sites en ligne, sinon vous pouvez les retrouver, ainsi que nombre de mes articles, sur http://www.encyclopedie-arts-martiaux-habersetzer.fr ou www.tengu.fr). Elle fut intense, comme beaucoup d’entre vous le savent. Mais je crois qu’il suffit ! Je ne me reconnais plus en rien dans ce que ce milieu dit « martial » est devenu depuis mes débuts en 1957 (!). Il est plus que temps de me retirer sur la pointe des pieds d’un tel environnement. J’admets que les temps ont changé, et qu’on puisse avoir envie d’aller avec ses changements (pas tous négatifs d’ailleurs). Mais je suis quant à moi loin d’être convaincu que tout mérite d’être subi, juste pour surfer sur des modes. Quoi qu’il en soit, je vais désormais m’épargner une pression émotionnelle chaque fois que j’assiste impuissant à la dégradation continue de ce qui a été à la source de l’engagement passionné de ma vie. Comme je n’arrive pas à m’en faire une raison, une (grande) prise de distance est (enfin) devenue indispensable. La décision n’est pas facile…et je l’ai différée depuis un moment. Mais comme, dans ce contexte « martial » chaotique, il n’est plus possible d’espérer « faire » pour y changer quelque chose, et comme il n’est même plus possible de « dire » avec quelque efficacité, il est plus que sage désormais de « m’archiver » moi-même, avec tous mes textes et dessins produits depuis 1968 et qui ont tant voyagé depuis ce temps! Je constate d’ailleurs souvent sur divers sites internet la soudaine « découverte » de problématiques sur lesquelles je tentais d’attirer l’attention depuis bien longtemps dans mes manuels. Vérifiez… Commencez donc aussi à lire un peu, enfin, après avoir seulement regardé mes dessins …

Je vais également être moins présent sur les réseaux sociaux, bien vite chronophages. Julien Ronin Boucher a fait à l’automne dernier le déplacement à Saint-Nabor pour réaliser un DVD qui lui tenait à cœur, et dont il vous parlera encore certainement sur cette page. Je désire désormais rester sur ces deux textes et sur la réalisation de Julien, après tant d’années de présence active dans le monde martial. Que je m’efface définitivement des contours actuels de ce qu’est devenue la grande et bruyante « gesticulation martiale » (ce « Budo 2.0 »…), avec son étalage d’impostures, ne déplaira d’ailleurs pas à tout le monde. Mes critiques et alertes incessantes depuis tant d’années étaient certainement pénibles pour certains.…

Mais à ceux qui me liront ici, je veux encore dire …

          Merci à tous ceux et celles qui, sur plusieurs générations, ont choisi de croire aux principes que j’ai défendus avec acharnement depuis 64 ans dans l’approche et la pratique des « arts martiaux », face à l’invasion corrosive des « sports de combat ».

          Merci à eux… qui ont cru à ma passion de découverte et  de partage des arts martiaux de l’Extrême-Orient, de recherche aussi. J’ai toujours pensé que passer la tradition ne suffit pas sans un regard de modernité capable d’enrichir à son tour ce qui y mérite d’être retenu.

          Merci à eux… qui m’ont accompagné dans un combat d’arrière-garde, parfois très activement, souvent dans les moments où j’en avais le plus besoin, qui me l’ont dit et prouvé ici ou ailleurs, en France comme dans d’autres pays, en stages ou mes courriers, depuis si longtemps.

          Merci à tous… que j’ai souvent senti présents, mais qui ne pensaient pas utile d’engager un combat de fond contre les forces qui déstructurent profondément notre société, à commencer par celles qui se sont insinuées jusque dans quantité de nos dojos et qui nous concernaient donc directement.

          Merci à tous ceux et celles qui ont souscrit avec enthousiasme à mes analyses, à mes positions et à mes ressentis, même si, le plus souvent, sans éprouver le besoin de le dire ou de relayer leur adhésion. Mais bravo à ceux qui tentent de résister encore. Quant à moi, j’ai enfin conscience d’avoir fait mon temps avec le meilleur de ce que je pouvais faire, à mon niveau et à travers le prisme de nos dojos, dans ce combat pour la survie de valeurs sociétales fondamentales. S’il peut encore (et il devrait) se poursuivre, d’autres le feront peut-être plus efficacement.

          Tant et tant de livres et d’articles largement diffusés n’ont strictement rien changé à ce que j’espérais (contribuer à) changer … Je me suis battu contre vents et marées pour garder une lampe allumée. Mais là, la tempête achève de balayer ce qui me reste de capacité de résistance. Ceux qui me connaissent depuis longtemps savent que je ne me suis jamais économisé au cours d’enseignements et de tant de stages dont les conditions matérielles n’ont de loin rien à voir avec celles dont ont aujourd’hui l’habitude ceux qui ont pris la relève. Autres temps… De ce continu investissement physique et mental d’une passion engagée 24h sur 24, pendant si longtemps, j’ai fini par accumuler une profonde lassitude. J’ai le sentiment qu’il est plus qu’urgent de revenir lentement chez « moi » après un bien long voyage (et pas mal de cicatrices), où j’ai découvert tant de spécimens d’humanité... Avec quelques détours pour le moins inutiles, et que j’aurais pu et dû m’épargner.  Mais en voilà assez de consacrer ce qui peut me rester de temps aux vaines et superficielles digressions sur la « longueur du sabre » (sujet de mon article dans le dernier « Self & Dragon »), au risque de ne plus pouvoir goûter à cet essentiel que propose l’authentique démarche martiale.

          Merci à vous tous… mais pardonnez-moi de choisir enfin d’être conséquent et raisonnable. Mon discours est de toute évidence devenu ringard et sans doute même incompréhensible pour les moins de 40 ans, qui n’ont pas connu ce que j’y évoque et qui s’est perdu dans le brouillard de notre époque. Radoter sur fond d’amertume, pour finir, n’est pas un bon choix. Je me suis assez longtemps exprimé, et tout dit de mes convictions. Et aussi de ce qu’il conviendrait de changer, avec un peu de conviction et de volonté. Ceux qui m’ont lu en temps et en heure, comme ceux qui ont eu la curiosité de télécharger mes « Mémoires martiales, 1957-2019 » (gratuitement, sur www.tengu.fr. Voir aussi mon article dans « Dragon 32 », fin 2017, également présent sur ce site) le savent. Pour moi, c’est bien la fin de mon engagement et de mon travail de « scout », au sens propre comme à celui de défricheur de piste (en l’occurrence « martiale ». Relisez mon livre « Tengu-ryu Karatedo : une pratique fondamentalement martiale de l’art de la main vide » paru en 2014 chez Budo Editions. Vous pensez vraiment qu’il y aurait encore quelque chose à ajouter ?). Je sais que mes travaux ont  été à la base de la vocation de beaucoup de ceux qui occupent aujourd’hui le haut des hiérarchies (et qui le reconnaissent parfois), un peu désemparés par ce qui leur arrive au niveau de la désaffection enregistrée lors de la réouverture des dojos après certaines remises en question dues au Covid ces deux dernières années. Et qui commencent, enfin, à se  poser quelques (bonnes) questions, à défaut de pouvoir mettre en place une réelle volonté de changement… Il sera (très) difficile de gommer les erreurs, les complicités et les négligences installées depuis des décades. Trop de responsables à avoir perdu depuis trop longtemps le souci de la vertu martiale ! Ce ne sera plus mon problème.

          Merci… Ce fut un réel bonheur que de connaître tant de « gens biens » parmi vous ! Qui ont contribué à éclairer et réaliser les choix ma vie. Et qui me disent parfois les avoir aidé aussi dans la leur. Quant aux autres…, ils eurent finalement la consistance de l’écume. Je ne me consacrerai plus qu’à mon Tengu‑Ryu Karatedo, tant que faire se pourra, et où la relève est déjà bien en place: il est une orientation à la fois traditionnelle et moderne qui peut encore leur apporter des réponses. Un jour peut-être, on lui portera l’attention qu’elle mérite. « Kyu Do Mu Gen : suivre la Voie ne connaît  pas de limites ». Je vous souhaite de poursuivre sur la route que vous vous êtes choisi (en appréciant qu’il y ait encore, pour l’instant, des choix possibles).

Sachez quand-même que j’ai aimé ce que m’a fait découvrir ma « vie martiale », et que j’ai tant voulu partager avec vous. Je ne pose pas mon bâton de pèlerin sur ma Voie Tengu, mais que je vais aller plus doucement, plus prudemment, en regardant plus près et autour de moi, réservant mon temps à mes Tengukas, mais sans plus me retourner. Ce qui peut me rester de route, devant, ne regarde plus que moi et je vais savourer autrement chaque pas restant dans l’hiver de ma vie. Et puis, tout bien considéré, tant mieux si mes recherches et travaux continuent toujours  aujourd’hui et sans doute pour un moment encore, à être pillés et plagiés par tant de personnes à la mémoire courte : ils étaient faits pour servir !

          Alors….Sayonora… et merci d’avoir été là ! Vos visages, comme nos rencontres, resteront dans ma mémoire. Comme je l’écrivais dans mes « Mémoires », j’ai eu le bonheur de partager avec beaucoup d’entre vous une bien extraordinaire aventure depuis la délivrance de ma ceinture noire par Maître Pléé, il y a exactement 60 ans … Ce qui n’est pas rien. Et je me souviens encore de tout ce qui s’est passé depuis.

Au moment de prendre congé ici, permettez-moi encore une dernière fois d’attirer votre attention sur l’absolue et urgente nécessité de revenir, enfin, à des valeurs fondamentales (sociétales comme martiales), enrobées d’un peu de bon sens. Et, finalement, à terme, d’esprit de survie pour nous tous (pas moins…). Un projet intelligent où vous pouvez avoir votre part. Partagez cette volonté et, plus que jamais en ces temps difficiles, prenez bien soin de vous. Avec tous mes vœux pour la nouvelle année ! En remerciant tous ceux et celles qui m’ont déjà adressé les leurs.

Que la chance reste avec vous !

 

Roland Habersetzer

Soke Tengu-no-michi

(Saint-Nabor, ce 04.01.2022)


 
 Ces 4 dessins sont en page 303 des « Mémoires  martiales, 1957-2019 », en téléchargement (gratuit) sur le site.
 

 

 

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